Sciences & métaphysiques Nouveaux repères

Sous la direction de Raphaël Künstler
Collection : Sciences & philosophie

Parution : mars 2021

  • Livre papier
France métropolitaine (± 3 jours ouvrés pour l'envoi gratuit en lettre verte sans suivi) ; DOM-TOM (± 5 jours ouvrés) ; Autres pays (environ 8 jours ouvrés pour l'envoi gratuit ; vous avez aussi le choix d'un envoi rapide avec suivi mais payant).
Paiement sécurisé

La métaphysique connaît indéniablement un renouveau contemporain. Parallèlement, les reproches traditionnels qui lui sont adressés reviennent également : vacuité, gratuité, incertitudes, antagonismes. Comment ressusciter la métaphysique sans en ressusciter également les défauts ? Depuis une vingtaine d’années, en philosophie analytique, la solution proposée consiste à la «naturaliser», c’est-à-dire à la rendre « continue avec la science ». Ce projet mérite d’être introduit et discuté dans l’espace intellectuel francophone. À cette fin, l’ouvrage examinera différentes manières dont peuvent s’articuler sciences et métaphysiques : indépendance, identification, complémentarité, subordination, imitation, etc. Il appert ainsi que la vieille et stérile opposition sciences/métaphysique a vécu et que de nouveaux dialogues fructueux sont à constater, tant les frontières, contours, délimitations domaniales, etc., épistémiquement pertinentes sont aussi ontologiquement labiles.

Ce livre sera notamment d’une grande utilité pour les agrégatifs en philosophie 2021, mais en ce qu’il constitue un état des lieux inédit en français de ce domaine en plein essor, il permet à celles et ceux qui s’intéressent à cette question vaste, dense et parfois tourmentée des rapports entre sciences et métaphysique(s) de se frayer un chemin de réflexion à l’aide de ces nouveaux repères.

Titre Sciences & métaphysiques
Sous-titre Nouveaux repères
Édition 1re
Date de publication Mars 2021
Sous la direction de Raphaël Künstler
ISBN 978-2-37361-274-5
eISBN 978-2-37361-275-2
EAN13 Papier 9782373612745
EAN13 PDF 9782373612752

Christophe Al-Saleh (MCF, Université de Picardie, chercheur au CURAPP-ESS, UMR 7319), « Science et métaphysique : l’espace des concepts est-il trop petit pour elles deux ? Empirisme logique versus constructivisme métaphysique »

Quelles sont les relations entre les sciences et la métaphysique ? La métaphysique et les sciences ont toutes les deux affaire à des objets qui échappent à l’expérience immédiate. Elles ont donc un problème commun, celui de rendre disponible à la pensée leurs objets, sans pouvoir les montrer. On peut envisager de résoudre ce problème de deux manières. Ou bien on se donne les moyens de représenter ces objets, par une méthode des modèles, ou bien on se donne les moyens de saisir les concepts métaphysiques et scientifiques de manière à les intégrer à l’espace des concepts. Nous nous intéressons dans ce chapitre à la seconde voie, celle des concepts. Pourquoi l’espace des concepts devrait-il être homogène ? Pourquoi les concepts de « quantum », de « nucléotide », de « justice » et de « pomme » devraient-ils partager le même espace ? Pourquoi cette unification n’est-elle pas donnée ? Et enfin, comment réaliser cette unification ? Nous verrons qu’il existe deux possibilités : soit on procède par hypothèse, à la manière de l’empirisme logique, soit on procède par hypostase, à la manière du constructivisme métaphysique. 1. Devons-nous tenir à un espace des concepts unique ? 2. Pourquoi cette unité ne va-t-elle pas de soi ? 3. Comment réaliser cette unité ?

Caroline Angleraux (docteure en philosophie, IHPST, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), « Le rôle de la métaphysique dans l’élaboration du concept de cellule »

L’objectif de ce chapitre est d’instancier quelques rapports entre science et métaphysique en s’appuyant sur la naturalisation qu’ont connue les monades de Leibniz. Les monades sont des entités métaphysiques fondant ontologiquement les corps organisés et Leibniz prend soin, tout en les articulant, de distinguer strictement ce qui relève des sciences naturelles de ce qui relève de la métaphysique. Pourtant, rapidement après sa mort, plusieurs philosophes et naturalistes ont naturalisé les monades, soit en les identifiant avec des êtres vivants élémentaires, soit en faisant des entités jouant un rôle direct dans l’établissement du monde naturel. Cette esquisse d’une histoire bien plus large présente une refonte conceptuelle de rapports entre science et métaphysique qui pèse au XIXe siècle sur les engagements ontologiques de plusieurs biologistes impliqués dans les recherches cellulaires.

Paul Clavier (professeur de philosophie à l’Université de Lorraine, histoire de la métaphysique, philosophie de la religion), « La métaphysique spontanée du cosmologiste »

La métaphysique, jadis reine des sciences, a dû renoncer à ses anciennes possessions. Le moi ? Une illusion grammaticale ! Le monde ? Un pur produit du sophisme de composition ! Dieu ? Une description définie (l’être nécessaire) travestie en nom propre ! C’est aux sciences de la nature et aux sciences formelles qu’il appartient désormais de régenter les écarts de langage auxquels se livrent les nostalgiques impénitents d’une métaphysique transcendante. Toutefois la persistance de questions transversales, notamment autour des notions modales, restaure, à défaut d’un règne de la métaphysique, les consultations entre métaphysiciens et scientifiques. On s’interroge ici 1° sur le principe d’une indépendance de l’enquête métaphysique ; 2° sur l’impartialité de l’enquête métaphysique, au moyen d’exemples empruntés à la grammaire logique de Russell et aux intuitions modales de Van Inwagen.

Filipe Drapeau-Contim (maître de conférences en métaphysique et philosophie du langage à l’UFR de philosophie de l’Université de Rennes 1), « Le possible, les espèces, et la question de l’autonomie de la métaphysique »

Une longue tradition conçoit la métaphysique comme étant la science du possible, ce qui, à première vue, lui garantit une forme d’autonomie à l’égard des sciences de la nature : la science dit ce qui est tandis que la métaphysique dit ce qui pourrait ou aurait pu être. Dans ce chapitre, je partirai de l’exemple des espèces biologiques, et plus généralement des taxons, afin de montrer que dès lors qu’il est question de la nécessité ou de la possibilité de sortes particulières de choses, la connaissance modale est irréductiblement empirique et donc hors de portée de la métaphysique comprise comme une discipline a priori et « armchair ». Il ne s’agit pas cependant de rejouer le vieux cliché des-abus-de-la-métaphysique-dénoncés-par-la-science. Mon propos ici est de dégager les tensions mais aussi la coopération entre deux sortes de métaphysiques également légitimes dans leurs domaines respectifs : la métaphysique de la science, c’est-à-dire émanant de la science, et la métaphysique armchair.

Pascal Engel (directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales), « La vérité scientifique peut-elle mentir ? Idéalisation et explication »

On examine ici le problème posé par la pratique omniprésente de l’idéalisation dans les sciences, à partir des thèses néo-empiristes de la philosophe Nancy Cartwright. Selon elle, les idéalisations, en faisant abstraction des traits réels des processus causaux qu’elles visent à expliquer, déforment la réalité. De même les lois et théories fondamentales « mentent ». Elles ne permettent ni de décrire ni d’expliquer. Il vaut mieux les remplacer par des modèles, plus locaux et plus adaptés, et considérer qu’on a affaire non pas à un monde répondant à l’image familière d’une hiérarchie de lois se réduisant au niveau fondamental de la physique, mais à un monde composé de dispositions et de capacités plus ou moins autonomes. Mais le néo-empirisme de Cartwright ne permet ni d’exclure la vérité des explications scientifiques ni de renoncer à une métaphysique réaliste. Le dilemme qu’elle introduit entre idéalisation et explication causale peut être évité si l’on conçoit les idéalisations comme faisant partie de la tâche de l’explication scientifique. 

Michael Esfeld (professeur de philosophie des sciences à l’Université de Lausanne), « Super-humeanisme : le plan de Canberra pour la métaphysique de la physique »

Ce chapitre plaide pour une métaphysique dans la veine du plan de Canberra, à savoir déterminer un ensemble minimal d’entités de base et montrer ensuite comment tout le reste est localisé dans cet ensemble en étant identique à quelque chose dans cet ensemble et comment les propositions qui décrivent les entités de base entraînent toutes les autres propositions vraies. Ce chapitre conçoit le plan de Canberra pour le domaine des sciences naturelles comme une métaphysique naturalisée qui n’est pas de métaphysique a priori. La proposition est que l’ensemble minimal d’entités qui est suffisant pour rendre notre du monde naturel dans un esprit de réalisme scientifique est défini par les deux axiomes suivants : (1) Il existe des relations de distance qui individualisent des objets simples, à savoir des points de matière (particules). (2) Les points de matière (particules) sont permanents, tandis que les relations de distance entre eux changent. Enfin, le chapitre explique comment le plan de Canberra établit une norme claire pour les questions ontologiques qui vont au-delà des sciences naturelles.

Michel Grossetti (sociologue, directeur d’études de l’EHESS, directeur de recherche au CNRS, membre du Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires, Lisst), « Fragments d’une ontologie robuste pour décrire les phénomènes sociaux de niveau intermédiaire »

Ce chapitre présente les catégories les plus fondamentales d’une ontologie destinée à favoriser la circulation entre les diverses traditions des sciences sociales et à favoriser une forme de cumulativité. Cette ontologie est élaborée à partir d’une entrée dans les phénomènes sociaux à un niveau « intermédiaire » qui recouvre une gamme de phénomènes plus durables que l’interaction, et qui peuvent être relativement massifs, mais n’atteignent pas pour autant le niveau des grandes masses et des longues durées. Ce niveau d’analyse facilite la réflexion sur les ontologies parce qu’il est par construction connecté aux niveaux les plus fins, proches des activités en train de s’effectuer, autant qu’à ceux des grandes masses ou durées, plus à même d’identifier des structures pérennes. On présente d’abord les entités les plus « élémentaires » (personnes, animaux, objets matériels ou cognitifs, etc.), puis les activités correspondant à ce que les sciences sociales désignent comme des actions, des interactions, des pratiques ou des comportements, et on traite ensuite des relations. Sur cette base se définissent les assemblages d’entités et d’activités qui constituent les entités de niveau intermédiaire qui sont au centre de cette ontologie : collectif ; réseau ; sphère d’activité et institution.

Alexandre Guay (professeur de philosophie des sciences de la nature et de philosophie analytique à l’Institut supérieur de philosophie, Université catholique de Louvain), « Les théories métaphysiques comme ponts »

Dans cet essai, je vais m’attaquer à la position voulant que les concepts métaphysiques concernant le monde naturel (causalité, loi, émergence…), bien que provenant du sens commun ou de la métaphysique descriptive, sont en dernière instance jugés dans le tribunal de la science ou de la métaphysique scientifique (métaphysique naturalisée). Je vais soutenir que pour être défendue, cette position doit adopter un réductionnisme méthodologique et/ou un réductionnisme ontologique, deux thèses dont la vérité est improbable. En conséquence, je soutiendrai une perspective stréréoscopique, inspirée de Wilfrid Sellars, où le discours métaphysique est nécessairement transversal entre l’image scientifique et l’image manifeste du monde.

Philippe Huneman (philosophe de la biologie, DR CNRS, IHPST), « Entre métaphysique et biologie : finalité, individualité et agentivité dans la science »

Depuis l’avènement de la science moderne le monde vivant pose le problème épistémologique du statut de la finalité : fonction du vivant, adaptation aux milieux, forme spécifique comme but du processus développemental sont les formes de ce jugement que Kant appelle téléologique. Il en appelle à une notion de finalité dont on dira, avec Strawson, qu’elle relève de la métaphysique descriptive, soit l’analyse des déterminants de notre schème conceptuel et langagier d’appréhension du réel. Ce chapitre exposera dans ses grandes lignes la justification que Kant propose pour l’usage de cette notion, appuyée sur ses analyses de la physiologie et de l’embryologie qui lui furent contemporaines. J’indiquerai ensuite dans quelle mesure le tournant darwinien impose de revoir cette conception, en articulant définitivement la finalité, notion métaphysique, avec le concept de sélection naturelle. Or aujourd’hui certains pensent que la biologie requiert une notion d’agentivité irréductible à cette finalité naturalisée par référence à la sélection naturelle. Je conclurai en indiquant ainsi en quoi, loin d’être close, cette question de la finalité ouvre sur un clivage majeur entre l’approche darwinienne, une approche critique de ce lien entre sélection et finalité, et quelle place y prendrait la perspective kantienne. Kant, Darwin et Aristote apparaissent alors comme les figures tutélaires de l’investigation métaphysique appliquée à la biologie.

Max Kistler (professeur de philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre de l’IHPST), « La constitution en métaphysique des sciences et en métaphysique descriptive »

Grâce à la remise en cause de la doctrine du cercle de Vienne selon laquelle toute métaphysique est dépourvue de sens, la métaphysique des sciences s’est développée à partir de la méthode esquissée par Quine d’extraire des théories scientifiques leur « engagement ontologique ». Le concept métaphysique de constitution est utilisé à la fois en métaphysique des sciences – qui a pour objet l’analyse des concepts à l’œuvre dans les sciences – et en métaphysique descriptive qui analyse la conception du monde du sens commun. La réponse à certaines questions métaphysiques, par exemple sur l’existence d’un objet composé, étant donné ses parties composantes, dépend du choix d’un cadre conceptuel. La réponse peut être différente en métaphysique descriptive et en métaphysique des sciences.

Raphaël Künstler (PRAG au département de philosophie de l’Université Toulouse-Jean Jaurès, Erraphis), « Le nouveau problème de la démarcation »

Quelles sont les relations possibles entre sciences et métaphysiques ? Ce chapitre examine le projet de métaphysique dite naturalisée ou scientifique, au sens d’une enquête métaphysique menée au moyen d’inférences à la meilleure explication. Je soutiens que conduit à un renversement de son intention initiale : cette manière d’associer science et métaphysique ne conduit pas consolider la connaissance métaphysique, mais, tout au contraire à affaiblir la connaissance scientifique. Ce diagnostic m’amène à proposer une manière de redéfinir la naturalisation métaphysique de manière à en sauver l’inspiration initiale.

Pierre Livet (professeur émérite, Université d’Aix-Marseille, Centre GGG), « Métaphysique des processus, physique quantique et interactions sociales »

L’idée que « tout procède » peut se réclamer d’Héraclite, de Bergson et de Whitehead. Un réalisme des processus doit supposer que les processus se connectent entre eux. C’est vrai des interactions physiques comme des interactions sociales. Une autre similarité est qu’en physique quantique les connexions des processus d’observations ne peuvent pas être continues par rapport aux processus observés (saut quantique). Or dans la majorité des interactions sociales, c’est aussi le cas – en particulier quand dans une conversation on parle d’interactions avec d’autres personnes absentes. La combinaison « connexions-discontinuités » introduit, en physique quantique comme dans les interactions sociales, la contrainte de ne pas pouvoir déterminer univoquement le processus visé entre deux processus d’observation, si bien qu’on doit admettre une pluralité possible dans cet intervalle – définie par des amplitudes de probabilité en physique quantique, et liée à différentes virtualités de poursuite ou d’inflexion des interactions sociales.

Jean-Pierre Llored (enseignant-chercheur en sciences humaines et sociales École centrale de Casablanca, enseignant-chercheur rattaché au département sciences humaines et sociales, École centrale-Supélec, Saclay, France), «De l’influence des types d’ontologies en sciences et en philosophie des sciences : émergence et clause ceteris paribus »

Le chapitre met, en premier lieu, en évidence l’ontologie « hybride », faisant appel à des substances, à des relations et à des transformations, qu’ont toujours mobilisée alchimistes et chimistes, et ce jusque dans les développements les plus récents de la chimie contemporaine. Ce faisant, nous insisterons sur la définition mutuelle des substances et des réactions chimiques, sur la mise en place d’approches méréologiques impliquant un scénario à trois acteurs, à savoir le tout, les parties et un milieu, et, enfin, sur la dépendance des substances aux milieux réactionnels. 
Dans une deuxième partie, nous mettrons cette ontologie en contraste avec d’autres types d’ontologie qui ont permis de faire science autrement, notamment en physique. Nous montrerons enfin comment le type d’ontologie conditionne la production de savoirs scientifiques et oriente également les points de vue développer par des philosophes des sciences. Pour éclairer ce dernier point, nous montrerons comment l’ontologie hybride des chimistes permet d’apporter des éclairages nouveaux à propos des débats portant sur l’émergence et la causalité descendante, ou à propos de ceux portant sur la clause ceteris paribus.

Anna Longo (docteur en philosophie esthétique. Actuellement directrice de programme au Collège international de philosophie, a enseigné à l’université Paris 1 et à CalArts, Los Angeles), « Le réalisme spéculatif : peut-on accéder aux choses en soi ? »

Le rapport entre métaphysique et connaissance scientifique a été abordé dans le cadre de la tendance philosophique contemporaine connue comme « réalisme spéculatif ». Dans ce cadre, il s’agit d’expliquer la possibilité de la connaissance objective à partir de la structure métaphysique du réel : comment la réalité doit être pour que la science soit possible ? Or, pour accéder au réel comme condition de sa représentation scientifique il faut dépasser la corrélation entre l’objet et le sujet afin de clarifier la raison métaphysique qui rend cette articulation adéquate aux prétentions réalistes des sciences. Ce chapitre explore les stratégies anti-corrélationistes de quatre philosophes qui ont déclenché le débat autour du réalisme spéculatif en 2007 : Quentin Meillassoux, Graham Harman, Ray Brassier et Ian Hamilton Grant.

Pascal Ludwig (maître de conférences en philosophie à l’Université de Paris-Sorbonne), « La conscience phénoménale et le défi de l’intégration »

Le but de ce chapitre est de soulever un « défi de l’intégration » pour certaines théories des propriétés phénoménales de l’expérience consciente, c’est-à-dire des propriétés associées à ce à quoi cela ressemble de vivre un certain type d’expérience en première personne. Il existe un défi de l’intégration pour une classe de propriétés lorsqu’il semble difficile de réconcilier les théories métaphysiques de la nature de ces propriétés avec le fait que nous puissions les connaître. Je soutiendrai que certaines approches de la conscience phénoménale se heurtent à un tel défi.

Paul-Antoine Miquel (professeur de philosophie contemporaine à l’université de Toulouse 2 et membre du laboratoire Erraphis), « Philosopher avec les sciences »

Dans ce chapitre, la philosophie est envisagée comme une réflexion hétéronome. L’hypothèse est qu’elle n’a pas de domaine propre. Il n’existe donc pas non plus un domaine propre de la philosophie des sciences qui l’érigerait au rang de discipline à part entière. Le travail philosophique se fait de manière récursive et en interaction avec les disciplines. C’est un travail réfléchissant. Il y a bien un niveau métathéorique et méta-ontologique qui définit la philosophie. Mais la philosophie n’est pas constitutive d’une vision partielle ou globale du réel, sans être structurellement constituée par les interactions qui la lient avec les théories scientifiques et les entités qu’elles visent. Réciproquement, toute théorie scientifique, dans sa grammaire épistémique et ontologique est alimentée directement ou indirectement par ce que nous nommerons ici des schèmes philosophiques. C’est ainsi qu’elle participe d’une forme de vie culturelle plus large.

Jonathan Racine (doctorant en philosophie de la biologie, ATER à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, Erraphis), « La complexité du cancer : entre question métaphysique et épistémologique »

Nous proposons de partir de l’exemple de la biologie du cancer pour nous demander si un questionnement métaphysique peut émerger à partir de pratiques scientifiques bien localisées et précisément déterminées. Le cancer est un phénomène pour lequel la biologie offre un paradigme dominant qui invoque avant tout la causalité génétique, mais qui doit néanmoins faire face à des explications qui remettent en question l’accent mis sur ce niveau causal. Ce pluralisme théorique soulève des questions épistémologiques. Mais dans quelle mesure une réflexion sur les différents niveaux de causalité potentiellement impliqués peut-elle avoir un sens métaphysique ? Un saut métaphysique est légitime si l’on parvient à conférer à la notion de complexité du vivant une dimension ontologique. Si la tentative s’avère convaincante, on est alors en droit de considérer que la réflexion métaphysique en question échappe au reproche de n’être qu’un cadre construit par le philosophe sans lien réel avec le travail du scientifique.

Stéphanie Ruphy (professeure « Philosophie et sciences contemporaines », École normale supérieure Ulm-Université PSL), « Métaphysique scientifique ou pluralisme scientifique : pourquoi il faut choisir »

La plupart des programmes contemporains de métaphysique naturalisée, au sens de métaphysique fondée sur la science (science-based metaphysics), reprennent l’ambition traditionnelle de la métaphysique de produire des vérités objectives sur le monde. Il faut néanmoins s’interroger sur la pertinence du recours à la science pour réaliser un tel objectif. Certes, les sciences nous délivrent des connaissances objectives sur le monde, mais l’objectivité scientifique est-elle de même nature que celle à laquelle aspire la métaphysique ? L’hypothèse de travail de ce chapitre est qu’une réponse pertinente à cette question suppose de prendre en compte ce que nous dit la philosophie des sciences contemporaine sur la nature de l’objectivité des connaissances scientifiques. Les positions pluralistes à l’égard des sciences occupent désormais le devant de la scène philosophique. Quelles conséquences faut-il en tirer sur le projet même d’une métaphysique fondée sur la science ? Ce chapitre explorera dans quelle mesure prendre acte du pluralisme en science requiert de réviser les ambitions des programmes de métaphysique naturalisée en matière d’acquisition de vérités objectives sur le monde.

Pierre Steiner (enseignant-chercheur à l’Université de technologie de Compiègne), « Pragmatisme, science et métaphysique »

Le pragmatisme a pu être associé à la métaphysique, mais aussi aux pensées « post-métaphysiques ». Le pragmatisme s’est aussi caractérisé par une prise en compte originale de certains aspects de la méthode scientifique (faillibilisme, expérimentalisme, instrumentalisme) pour dépasser un ensemble de dualismes philosophiques classiques. De quelle manière la conception pragmatiste de la science peut-elle nous aider à mieux cerner le rapport que les pragmatistes entretenaient avec la métaphysique ? Pour apporter quelques éléments de réponse à cette question, je me concentrerai à titre métonymique sur le naturalisme déployé par John Dewey en philosophie de l’esprit.

Aline Wiame (MCF art et philosophie à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, Erraphis), « Darwinisme et pragmatisme »

Le pragmatisme américain est l’un des premiers mouvements intellectuels à prendre pleinement en considération l’impact du darwinisme sur la pensée philosophique. L’on pourrait supposer que penser avec et dans l’évolution signe la fin des grandes catégories métaphysiques, ainsi que du transcendantalisme qui caractérise le XIXe siècle (le sujet transcendantal, précédant l’expérience, semblant bien peu compatible avec l’idée d’une évolution des espèces, et notamment de l’espèce humaine). En nous basant sur le texte de Dewey « L’influence de Darwin sur la philosophie » ainsi que sur les travaux, revendiqués « anti-intellectualistes », de William James, nous montrerons qu’au contraire, pour le pragmatisme, le darwinisme ne signe pas la fin de la métaphysique mais implique de repenser de fond en comble son statut, sa fonction, et son rôle dans le dialogue entre les sciences humaines et sociales et les sciences du vivant.

Charles Wolfe (professeur de philosophie des sciences à l’Université Toulouse Jean-Jaurès, Erraphis), « Science et métaphysique : le problème du vivant, de la révolution scientifique au vitalisme »

Dans ce chapitre, je traite du rapport sciences-métaphysique tel qu’il apparaît dans le cas du statut du vivant, dans la période allant de la révolution scientifique aux années juste avant la constitution de la biologie comme science, donc grosso modo de Galilée et Descartes à la fin du XVIIIe siècle. Ma question centrale est : quel est le statut du corps vivant au sein de modèles mécanistes et physicalistes ? Et j’examine les réponses matérialistes et vitalistes à cette question. Dans les deux cas, leurs métaphysiques sous-jacentes ne sont pas exactement celles que l’on attendrait.